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AVALI avali, a rivistablog primurosa di u spannamentu di a pruduzzioni litteraria corsa d’oghji, ma à tempu locu di baratti è di critica suciali.

Requiem (un peu trop) anticipé pour une langue à l’agonie.

marceddu



Traduit du corse
Tiracci l'usciu ? Quissa po nò.



    C'est un jeudi soir, dans la sacristie de la cathédrale d'Aiacciu. Je suis là à écouter les hymnes que les chantres de San Ghjuvan Battisti entonnent à pleins poumons. L'entrelacement mystérieux des voix de la paghjella confère un écho particulier à ces syllabes latines mâchées par des bouches corses. J'ai le sentiment de tout comprendre. Les voix s'éteignent, aussitôt s'élèvent à nouveau. C'est un cantique à la Vierge en toscan interprété lors des processions. Le fait que ces chants soient restés dans les mémoires ne cesse de m'émerveiller. À présent la répétition s'achève et avant de ce quitter, les confrères échangent quelques impressions, en corse.

Je suis bien conscient de la chance qui m'est offerte, d'être là, à ce moment précis, en ce lieu insolite, comme dans une sorte de parenthèse temporelle et culturelle, dans la ville insulaire la plus « décorsisée », à témoigner des quelques liens ténus qui nous unissent encore à notre passé. Car à quelques mètres de là, la langue corse, et une grande partie de la culture qui en est issue, vivent peut-être leurs dernières heures. Dans une génération, le corse aura pratiquement disparu en tant que langue communautaire.

Combien sommes-nous encore à véritablement la parler cette langue, et à la comprendre ? J'en ai assez de consulter les chiffes et les pourcentages de l'INSEE. Je sais ce qu'ils disent. Et je sais ce que je vois, et surtout ce que j'entends : ceux qui ont reçu le corse comme langue maternelle, la plus grande part de ceux qui l'utilisent comme langue usuelle, ceux-là ont allègrement franchi les soixante ans. L'identité corse est au bord de l'extinction. La culture de « haine de soi » inculquée par le français dominant a réussi a provoquer un suicide culturel.

Après la seconde guerre mondiale, tout le monde est passé au français. La guerre, comme souvent dans l'aventure humaine, a joué le rôle d'accélérateur de l'histoire. Les témoignages sont nombreux :

    Si l’on permet à l’auteur (…), il se rappellera volontiers comment, jeune professeur au lycée de Bastia en 1945-46, il prit pour thème de son discours de distribution de prix le rôle du régionalisme dans l’enseignement. Or il crut comprendre, d’après les lettres reçues, que le public, s’il avait apprécié la rhétorique désuète, était resté parfaitement insensible à l’exhortation à retrouver ses racines. L’idée allait à contre-courant d’une époque où régnait une sorte de conspiration du silence sur ce qu’on n’appelait pas encore la culture corse.

Plusieurs raisons à ce silence. Le « corsisme » était sorti discrédité de la guerre, compromis par le provincialisme maladroit (plus verbal que réel) du régime de Vichy, compromis surtout par l’irrédentisme italien qu’un amalgame facile, encouragé par certains, identifia à l’autonomisme, rendant ainsi suspect tout appel au particularisme corse dans quelque domaine que ce fût. (…) L’humeur, du reste, n’est point au retour, mais au départ.  Pendant plusieurs années, du fait de la guerre, la Corse s’était repliée sur elle-même, ressuscitant à son corps défendant, des modes de production archaïques. En 1945, on est las de couper le blé à la faucille sur les terrasses des coteaux, las de troquer l’huile contre les châtaignes. Dans les écoles et les lycées retentit l’appel du large pour toute une jeunesse avide de courir sa chance sur le « continent » ou aux quatre coins d’un empire qui fait encore illusion.

Quant à ceux qui restent, ils sont absorbés par des tâches de reconstruction matérielle qui laissent peu de place à d’autres soucis. »

Farrandu Ettori, Le Mémorial des Corses Vol.5, p

Le français était le chemin le plus sûr vers la modernité et une vie meilleure, et à l'école on ne parlait qu'en français, et uniquement de la France. Ainsi à été rompu la passerelle qui nous unissait aux générations précédentes.

À présent, les corsophones trentenaires forment de plus en plus une sorte de club : ils sont professeurs de corse, poètes, chanteurs, passionnés...

Nous sommes en train de perdre une langue qui a été la nôtre durant au moins quinze siècles. Nous avons déjà effacé de nos esprits, les très anciens liens qui nous arrimaient au monde italique. Très bientôt, il ne restera plus personne pour lire la chronique de Giovanni Della Grossa dans le texte. Déjà, les enfants ne savent plus ce que fut la vie de leurs grands-parents. Car dans une société télédépandente comme la notre, il n'y a plus de mémoire collective au-delà de quinze jours. Nos enfants appartiennent à une culture différente.

Comme toujours, la gravité de cette tragédie culturelle est masquée derrière l'évocation lancinante, obsessionnelle, du renouveau des années soixante dix. Le débat sur l'avenir de notre culture a été accaparé par des petits groupes militants, généralement composés de sympathisants à la cause nationaliste, ce qui n'a fait que compliquer le rapport de la majorité des Corses à la langue. Même si la question linguistique semble aujourd'hui désamorcée, on ne peut nier le rôle essentiel joué par les nationalistes à un moment où tout le monde ou presque se désintéressait du corse. Mais au lieu de parler de la langue, d'en faire un enjeu politique, ces enthousiastes auraient du la célébrer comme un moyen de communication plutôt que comme un grigri idéologique.

Aujourd’hui encore, le déclin réel et brutal de la culture corse est donc tout simplement nié. Il est également camouflé par une vitalité feinte de la scène musicale insulaire qui emplit les bacs à CD, où les groupes n’utilisent la langue que par habitude, où les groupes ne délivrent aucun message clair, la vacuité du propos se perdant dans une avalanche d’erreur de prononciation.

Il en va de même chez les libraires avec leurs étagères entières de livres sur la Corse et ses paysages, la Corse et sa cuisine, son folklore, ses contes, son histoire, ses bandits… le tout en français bien entendu. D’ailleurs, ce désintérêt pour la langue n’épargne guère ceux qui seraient capables de lire le corse. Les ventes sont maigres et les quelques revues sont condamnées à disparaître faute d’abonnés. On a souvent évoqué l’essoufflement du militantisme culturel, mais il s’agit de secouer cette expression pour voir ce quelle renferme vraiment : c’est cher un livre, puisque tout le monde se connaît je n’achète pas le livre de cet auteur par ce que j’ai un différent avec lui ou avec l’un de ses amis, un différent parfois politique, ou bien je suis devenu fainéant et lire, surtout en corse, c’est dur… ainsi, ils sont nombreux les lecteurs à ne plus apporter leur soutien à l’édition en langue corse, en tout premier lieu les professeurs de corse.

Que penser de ces commerçants et producteurs ayant choisi le corse pour leurs enseignes où leurs étiquettes, et qui utilisent une orthographe fantaisiste ou erronée (qui ne connaît pas le cas de « A Cuppulata », ce parc à tortues du Celavu, qui aurait dit s’écrire « Cupulatta », et des confitures de « A Settia », correctement orthographiée, « Sechja ») ? N’ont-ils pas conscience qu’ils ajoutent à la cacophonie ambiante ?

Jusqu’aux panneaux, bien officiels cela, qui peinent à indiquer le nom, parfois méconnaissable, de certaines communes et lieux dits : toujours dans le Celavu, voici « Prate Tondu » ; franchi le pont sur la Gravona, voilà « U Lamaghu », « A Vercajola » et l’ « Ajà »…

Il y a bien eu une démarche d’unification de l’écriture de la langue corse, acceptée et mise en pratique par les enseignants et les écrivains, mais ces monstres orthographiques ont la vie dure. D’ailleurs, qui s’en préoccupe vraiment ?

Peut-on empêcher la mort de la langue corse ? Peut-être quelle survivra en tant que langue d’une communauté, comme ces groupements unis autour d’un intérêt commun que l’on rencontre sur Internet, un peu comme les gays.

Et l’imminente invasion de Français et autres étrangers propriétaires de résidences secondaires que l’on nous promet me semble bien être la fin de tous nos espoirs.

Dans un bar de la Calata, au cœur d’Aiacciu, je me suis assis près de quatre vieux joueurs de belote, la casquette relevée sur le front, le pastis glacé au fond des verres. À chaque carte déposée, ils annonçaient les points en corse, et dans cette même langue, ils discutaient de tout et de rien. Lorsque je me suis adressé à eux, en corse, ils se sont empressés de me répondre en français. Comme si je pouvais douter de leur maîtrise de cette langue. Comme un réflexe de honte. Ils n’ont peut-être pas perçu la tristesse que j’ai alors ressentie.

 

 

 ***

 

 

Et puis non. Je ne peux pas conclure comme çà ! Tous ces textes larmoyants, les miens et ceux des autres, m’ennuient, me débectent, m’enragent.

Nous prétentions à quoi nous autres ? Nous qui sommes une poignée, coupés de notre environnement culturel naturel, nous qui avons subi le lavage de cerveau républicain, nous pensions nous en sortir et demeurer un peuple en complète possession de ses attributs ? Mais enfin, au commencement était déjà programmée notre fin. Nous sommes les enfants de la conquête française, nous autres Corses modernes, les fruits blets de l’assimilation forcée, de l’école émancipatrice et nivellatrice, des hécatombes mondiales, de la colonisation, de la décolonisation, des espoirs et des tueries nationalistes. Nous existons à cause ou grâce à cette menace ethnocide qui nous ronge depuis les temps lointains de l’intégration à l’empire français.

Mais devait-on s’avouer vaincu ? La réalité se confond très souvent avec le pessimisme. Alors il reste l’action : il faut écrire, parler, se contraindre à agir, chaque jour, sans plus se soucier de ce qui a été, sans réfléchir à ce qui sera. Que pouvons-nous savoir des désirs, des souhaits, de l’intérêt que porteront les Corses de demain à leur langue ? Mais si nous nous résignons à la capitulation, si le désespoir l’emporte, demain il ne restera plus rien. Les lamentations perpétuelles ne doivent pas nous faire oublier la lourde responsabilité qui est la notre : dessous la cendre, maintenir allumées les braises de la culture corse, pour que, peut-être, une nouvelle génération, ou bien quelques-uns, surgisse pour attiser le feu. Cette responsabilité je voudrais bien ne pas avoir à l’accepter, je déteste me retrouver sur la ligne de front. Mais je ne vois pas d’autre alternative.

Le contraire voudrait dire ce soumettre à l’assimilation, plus à la culture française dominante, mais aux valeurs du monde dit moderne, matrice de l’homme nouveau, et si peu humain. Un monde de l’individu déifié, un monde hédoniste. Aujourd’hui, à la surface de la terre, aucun peuple, aussi loin et isolé soit-il, ne peut échapper à la reconfiguration culturelle que nous font subir le libéralisme et le consumérisme.

La langue corse, parce qu’elle est demeurée archaïque, malgré elle, peut nous permettre de préserver l’humanité qui est dans l’homme.

Alors c’est la fin ? Peut-être. Il serait alors plus sage de renoncer. Pas question.

 
Traduction de l'auteur



Marceddu Jureczek t’hà 34 anni. Hè natu in Aiacciu è ci insegna u corsu in liceu prufiziunali. Prisidenti di l’associu Matina Latina, hè u capiridattori di a rivista Avali è sicritariu di ridazzioni di u misincu U Taravu. Parechji di i soi i scritti, part’è più raconti, sò stati publicati in i rivisti mintuvati, in Bona Nova è le Journal de la Corse. U so prima rumanzu Ghjuventù Ghjuventù... hà ricivutu u premiu 2007 di u libru corsu cuncessu da a Cullittività Tarrituriali di Corsica. U so sicondu libru, U Vantu di a Puvartà, un assaghju, hè sciutu di pocu.


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