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AVALI avali, a rivistablog primurosa di u spannamentu di a pruduzzioni litteraria corsa d’oghji, ma à tempu locu di baratti è di critica suciali.

MURTORIU

Marceddu


murtoriuBiancarelli M

Roman de Marcu Biancarelli

Albiana, 2009

 

Marcu Biancarelli est celui qui a fait entrer la littérature corse dans ce que je nommerais la fiction réaliste, dans la veine des grands auteurs américains de la seconde partie du vingtième siècle. Lorsque l’on aborde l’un de ses livres, ce qui frappe toujours, c’est la gifle que nous inflige le style. Il faut bien le dire, mais qui pourrait le nier ? Biancarelli a réinventé une manière d’écrire en corse. La langue est secouée, contrainte, créolisée, mise au service de l’auteur et de ses fins avec ce refus évidant de toute soumission au quasi-dogme de l’illustration de la langue, dont sont si souvent victimes les écrivains d’idiomes minorés. Ainsi, il s’est bâti un style qui lui est propre et qui remue les tripes, une musique nouvelle, pas des plus lisses, ni des plus consensuelles. Les critiques, ridicules et déplacées, furent nombreuses en provenance d’un lectorat (mais les ont-ils lu, ces livres ?) vieillissant ou universitaire, les deux se confondant parfois, mais en tout cas toujours ridiculement censeur.

Il en va de même des thématiques abordées. Corse et réalité n’ont, jusqu’à lui, point connu, point osé, ou jamais selon ce point de vue, un télescopage aussi violent.

 

Biancarelli dresse donc l’état des lieux d’une société corse actuelle, qui s’est construite (ou détruite, c’est à voir) sur le déni du réel, de l’évolution matérialiste, consumériste et brutale, sous les coups de boutoir du tourisme-roi incontesté, aveuglés que nous étions il y a encore peu, de l’illusion nationaliste. Une société construite sur le déni de la sexualité, de l’intériorité des sentiments, de l’égoïsme généralisé.

 

Voilà donc le point de départ de Murtoriu, le nouveau roman de notre auteur. Le narrateur, Marcontonu Cianfarani, reclus dans sa maison de famille, dans un hameau de montagne, véritable vigie qui mire les basses terres, attend que survienne la tempête. Car cet homme vit bien loin des préoccupations qui agitent ses contemporains de la plaine, l’argent et les moyens multiples et variés (même les plus illégaux) d’en obtenir rapidement. D’ailleurs, il provoque incompréhension et mépris lorsque, pour résister à l’air du temps, il clôt les portes de sa librairie en plein cœur de la saison estivale alors que tous les autres profitent de la manne touristique.

Poète raté, selon son propre aveu, il s’obstine malgré tout à vouloir vendre des livres dans un monde qui se moque bien de littérature. L’argent, valeur suprême, est ici le saint Graal de notre société mais aussi l’acide qui la corrompt à grande vitesse. Ainsi, ces deux jeunes hommes, deux voyous, figures récurrentes du récit, près à tout pour parvenir au paradis des bienheureux d’aujourd’hui, drogue, alcool et femmes faciles, séquestres, vols, assassinent sans scrupules, avec une sorte de bonne conscience, de cette confiance que leur donne un monde fait pour les forts. Ils sont les agents et les victimes d’une société à l’agonie où une bonne partie de la jeunesse a choisi de courir dans le mur.

Heureusement pour lui, Marcantonu n’est pas seul. Il est entouré de deux fidèles compagnons célibataires comme lui, qui peuplent sa solitude. Il y a Traianu, un « roc d’amitié », comme le nomme Marcantonu, un fidèle parmi les fidèles, un agriculteur qui a réussi, un amateur d’histoire et d’architecture. Il y surtout Mansuetu. Un berger infirme, grossier, quelque peu niais, avare de paroles, il ne s’exprime parfois que par monosyllabes, « à l’ancienne », qui a choisi de vivre avec ses chèvres dans une vieille bergerie, à l’abri du temps et de la civilisation. 

Voilà certainement le personnage le plus attachant de toute l’œuvre de Marcu Biancarelli. Et pas seulement en raison de la tragique fin qui l’attend. Mansuetu, il me semble de le connaître, ou plutôt de l’avoir connu dans mon enfance. Mansuetu, c’est toute l’humanité d’une Corse qui n’est plus, « l’ultime représentation de tout cela, je crois bien qu’elle se trouve là-haut, aux Stabbia. C’est Mansuetu, entouré de ses chèvres, avec son innocence. Mansuetu qui ne sait pas ce qu’est l’économie, qui ne sait rien de la consommation, qui ne connaît pas la suffisance. Il est le dernier survivant du monde ancien. » Page 48

 

Je ne peux m’empêcher de penser au personnage de Lester Ballard dans le roman « Un Enfant de Dieu ». Pourtant, Mansuetu n’est pas cet être retourné à l’état d’animal et ne pensant qu’à satisfaire ses instincts que nous décrit Cormac McCarthy. Tous deux sont ces enfants de Dieu que la société abandonne, dont elle se désintéresse. Mais là où Lester va comprendre qu’il faut se méfier de ses semblables, comprendre qu’il ne peut compter que sur lui, perdant toute compassion, Mansuetu peut compter sur ses amis Traianu et Marcantonu.

À ce récit contemporain vient se mêler l’évocation des souffrances d’un autre Marcantonu Cianfarani, le grand-père du narrateur, sur les champs de mort de la première guerre mondiale et dans une Corse ravagée par la grippe espagnole. Biancarelli, à l’instar d’un Arturo Pérez-Reverte, se mue en peintre des batailles. Ici, le texte évoque alors toute la force des tableaux de Bruegel ou bien encore de Goya. Comme dans le « Triomphe de la mort », l’essentiel se déroule au fond de la toile, sur une ligne d’horizon rougie par les incendies. Cet arrière-plan, constitue paradoxalement notre présent. Car une bonne part de ce qui se passe aujourd’hui trouve là-bas son explication.

 

On tient alors le principal intérêt du livre, une introspection toujours fine, souvent cruelle, une plongée dans la conscience de notre époque sans aucune complaisance. La Corse telle qu’elle est au pas de nos portes. Et ce récit discontinu, incrustant des éclats brûlants de passé en plein cœur du présent, nous livre une vérité : il n’y a pas de rédemption à chercher dans notre histoire proche ou lointaine. U Murtoriu, le glas donc, avait déjà résonné bien avant ce début de XXIe siècle. Et il semble que ce soit l’énergie du désespoir qui anime les personnages de l’auteur, tous sauf Mansuetu, le plus humain d’entre eux, celui qui introduit les seuls et courts moments d’accalmie dans ce roman, qui laisse poindre l’espoir d’un peu d’amour entre les êtres. En dehors de Mansuetu, point de paix, tout est chaos.

Est-ce à dire que la vision du monde de Biancarelli est des plus pessimistes ? Je me permets cette question ridicule car je l’ai si souvent entendu nous être assénée comme un reproche.

 

Évidemment, l’auteur n’y exprime aucune opinion personnelle, même si il a mis beaucoup de lui dans ce texte.  Il ne dénonce rien. Il écrit, voilà tout. Car la littérature se fout de l’idéologie et de la morale. C’est une aventure intérieure, pour l’écrivain et le lecteur qui éclaire avec une effrayante puissance tous les recoins sales et cachés de la réalité. Là réside la victoire de Marcu Biancarelli.

 

Marcel Jureczek

Commentaires

Marcu 05/03/2010 12:53


Oghji u to articulu in Corse-Matin o Marcè ! A ringraziatti pà 'ssu sguardu ghjustu è u talentu chì tù ha musciatu par cuntà 'ssu libru. Ni prufitu dinò pà sparta 'ssi ringraziamenti cù Norbert. In
u paisaghju misareddu di a critica literaria corsa mi riscaldeti u cori.


norbert paganelli 01/03/2010 18:04


Bravo ! Je viens de lire ton commentaire au moment même où je tremine une note de lecture sur le livre de Marc. Inévitablement nous partageons le même point de vue, je crois que nos deux paiers se
complètent parfaitement, tu as insisté sur quelques points que j'ai passé sous silence et inversement. Nous avons là un chef d'oeuvre qui n'aurait peut-être pas existé sans tes textes qui sont de
la même veine. Toi tu tentes de théoriser, lui "se contente" de braquer le projecteur.

Amitié